J’ai conçu cet article non comme un produit mais comme un harpon lancé à la communauté pour m’aider à soigner ma dépression structurelle et à sortir de mon cloisonnement de philosophe autodidacte. Je serais donc ravi si je pouvais aborder la pratique d’écriture de ce blog dans un esprit de communauté de recherche et m’enrichir des inputs que la collectivité m’envoie en retour. Vous pouvez consulter ma charte de blogueur pour prendre connaissance de ma méthodologie ainsi que ma déontologie personnelle par rapport aux prothèses numériques IA sous l’onglet « manifeste ».
d’abord : accepter les cookies
(Swatch et les services publics devraient être les sponsors de cet article, dans l’économie contributive que je ne verrai sans doute pas de mon vivant. Swatch parce que je les cite et bien qu’impertinemment, je leur accorde de l’attention et je me penche sur leur cas dans une attitude de care au sein d’un capitalisme linguistique. Les services publics aussi devraient sponsoriser cet article, pour encourager mon initiative en tant que philosophe public, qui prends le temps de produire des analyses et de les partager pour l’intérêt du bien commun. Cette introduction vénale est un contre-coup du capitalisme ultimatif ; une manière de vouloir accélérer la dynamique néo-libérale jusqu’à obtenir un équivalent de revenu d’existence, qu’on aurait à l’origine plutôt espéré idéalement d’une politique anarcho-communiste, mais qu’on finit par attendre pragmatiquement d’un capitalisme accélératinoniste. L’abattement dépressif que la structure marchande fait peser sur l’individu – son impuissanciation structurelle – le transforme – dans un soubresaut de survie – en marchand total de son être. À force d’accepter des cookies, on finit par comprendre que notre consommation d’information à une valeur, sur laquelle d’autres spéculent en toute impunité dès lors que le bouton «j’accepte» à été cliqué.)
De simple vache à lait, le consommateur cherchera à traire à son tour : il tentera une manière plus habile et avantageuse de mener sa pratique informationnelle, et c’est à ce désir orgueilleux que le néolibéralisme auto-entrepreneurial tend le hameçon du self branding on the internet. Le capitalisme cognitif met en tension les concepts de consommation et de production, pour faire suinter la plus-value hors du geste de consommer de l’individu tout en le privant des fruits de son labeur cognitif. Comme la consommation d’information – qui a une sorte de valeur d’usage, pour l’usager – est elle même une production d’information – qui a une valeur d’échange pour les entreprises, une fois la transmutation en valeur économique opérée –, l’usager en vient à reconsidérer sa consommation comme production, afin que les entités qui capitalisent dessus soient forcées de reconnaître qu’elles consomment cette consommation d’information, et afin que cette consommation de consommation trouve sa juste rétribution.
On clique sur j’accepte par dépit, pas par plein consentement, car on veut aller d’une information à l’autre de manière fluide sans avoir à étudier les conditions d’exploitation des données de navigations que nous générons sur chaque site. De toute façon nous serions perdant à les lire, car bien souvent ce serait pour s’apercevoir que si nous réglions les paramètres selon notre for intérieur optant pour la confidentialité, le site ne nous laisserait tout simplement pas accéder à l’information que nous cherchons, ce qui met en évidence que le moment de l’acceptation des cookies a la structure d’une prise d’otage.
Cliquer sur j’accepte à contrecœur, comme sur le site de Swatch par exemple, entraîne un déphasage de l’individu par rapport à lui-même et dans sa relation avec le dispositif technique. Elle entraîne non seulement une baisse d’autonomie chez l’usager, mais aussi corrélativement une tonalité de mal-être spécifique d’ordre psycho-affectif. Ma thèse est que même une fois que le prolétaire cognitif aura été reconnu comme ouvrier, il sera toujours sujet à l’aliénation capitaliste ; il sera toujours subsumé dans un régime de création de valeur extrinsèque à ses intérêts. Je veux dire par là que quelqu’un qui veut écrire un article contre le capitalisme concurrentiel ne pourra jamais empêcher le marchand de papier et celui de stylo d’avoir le sentiment d’être en compétition dans un système productif marchand.
De même, à l’ouverture de ce blog, quand une suggestion I.A. me propose en accroche pour la newsletter «Recevez des analyses tranchantes et des marges de manœuvres conceptuelles, pour nourrir votre lifelog et votre colère quotidienne contre le capitalisme», je frissonne légèrement, mais dans le fond la technique, comme le dit Simondon dans le MEOT, n’a pas causé l’aliénation mais l’a révélée. Quel rapport avec Swatch ? Hé bien visitez leur site, comparez-le à mon blog, et devinez de quel côté l’hégémonie se trouve. Si mon blog et le site de Swatch ont des points communs, c’est qu’ils nagent à leur manière en plein délire, et qu’il recouvrent un espoir de profit. Sauf que Swatch c’est un léviathan Goliath et moi je suis un David. À la limite, on peut se demander en lisant cet article si ce n’est pas un coup de com caché de leur part – ils ne sont plus à un coup de com foireux près – ou bien si je me sers d’un scandale populaire pour en tirer moi-même de la publicité. Ce qui est sûr c’est que l’avantage est plutôt de leur côté.
La recrutement capitaliste des forces anti-capitalistes est le signe de la tendance hégémonisante de l’évolution socio-économique marchande. En tant qu’individu, le coup peut être dur de se rendre compte que toute l’habileté qu’il avait déployée avec tant de virtuosité pour reconquérir son intégrité anti-capitaliste est à son tour ravalée dans une machinerie lucrative dont il se rend complice contre sa volonté initiale. Le pauvre individu arrive alors à un stade plus profond de frustration, proche du burn out existentiel, empreint du sentiment que dès lors que je vis je suis mis au travail et que toute mon agentivité est instrumentalisée dans un système qui m’assigne systémiquement à un rôle de consommateur de ma propre vie. C’est un genre bien particulier de capitulation auquel nous enjoint le capitalisme acéphale devant nos velléités insurrectionnelles. Comme s’il nous laissait nous fatiguer d’agiter des épées dans les eaux jusqu’à la résignation. Cette résignation est – dans son aspect bio-psychique – d’ordre pathogène. Elle peut mener l’individu à plonger dans un consentement cynique désabusé au capitalisme, à exploiter à son tour, mais sans conviction personnelle autre qu’une acceptation du capitalisme en tant que réalité – toxique mais inéluctable. C’est ce point où le stade hégémonique de l’individuation des organes socio-économiques et techniques perturbe en profondeur les dynamiques homéostasiques de l’individuation psychique de l’être humain en tant que personne.
C’est ce mal-être typique de la modernité tardive – «ultimative» dans le sens ou elle terminalise l’individuation personnelle, en faveur de l’individuation de l’automate cybernétique – qui achève de capter la moindre de nos décharge de dopamine pour la traduire en valeur pour lui. Dans ce vide, il ne reste que des impressions fugaces qu’on peut ressentir au moment d’un achat compulsif de produits qui ne remplissent pas le vide mais l’élargissent encore plus. Swatch l’a très bien compris.
Consulter l’heure à l’heure de l’effondrement du temps historique
C’est donc dans ce mal-être généralisé que le post-individu peut acheter une montre fabriquée en réaction aux taxes de Trump avec le 3 et le 9 inversés. La montre est laide, comme la plupart des Swatchs, mais l’individu ne va pas la porter. Il comprend parfaitement la couche symbolique autour de cette communication : la montre en elle-même est pour lui, en tant qu’objet fonctionnel ou même en tant qu’apparat de coquetterie, totalement secondaire. La signification ultime de cet achat pour l’individu est qu’il veut participer par cette transaction à une blague collective post-post-moderne. Depuis le continent on a observé la dégradation de l’aigle américain en vautour. Alors, puisqu’on est pris en otage par l’économicisme, il n’y a rien d’autre à faire que de rajouter un produit à ce nouveau produit. À la limite, on peut sentir une sorte d’orgueil helvétique derrière ce geste, qui relève le menton devant une puissance impérialiste décadente en lui montrant ce qu’elle sait faire de mieux : profiter pragmatiquement de la situation, produire des objets de fétichisme, qui viennent avec des boîtes et des tickets de caisse qui seront également fétichisés, soigneusement conservés, pour ensuite les revendre plus cher une fois venue la désinvestissure du président discrètement pointé du doigt pour sa gloutonnerie. C’est une contre-affirmation stylistique d’une sensibilité culturelle à une autre – une sorte de gesticulation autour d’un atlantic gräben mondial – , avec de nauséabonds relents de fierté nationale et surtout qui opère par delà les particularismes sur un fond commun de profonde acceptation résolue des schèmes capitalistes.
Que l’orgueil national s’incarne dans un bouffonnisme grotesque à la Trump ou en une vente-farce pince-sans-rire à la suisse, ce ne sont que deux cache-misères de l’ultime résignation à la réalité du biftekmoney. Heureusement qu’ici, pour porter cette blague, on a encore des maniaques qui classent tout obsessionnellement et ressortent la facture au moment où la courbe est favorable – c’est une large question hors de la portée de ce billet de savoir comment ces comportements individividuels ont été le résultat de conditionnements d’ordre culturel. Dans tous les cas il s’agit d’un orgueil paradoxalement résigné.
Toute cette histoire sur la montre antitrump-protrump était bien bénigne et silencieuse dans le bruissement des affaires capitalistes, puis éclata le scandale des yeux bridés – autour de la publicité dans laquelle une personne se tire les yeux pour signifier qu’elle est asiatique. L’affaire a envoyé au tapis le directeur de Swatch, parti en «année sabbatique un an» . Au passage, quelle étrange auto-sanction pour un patron en disgrâce que de se mettre lui-même au chômage : la cage d’acier du capitalisme est tellement partout autour de lui qu’un séjour un an à l’étranger loin du travail lui vaut une peine de réinsertion. Il semble que dans la sphère patronale tout soit inversé mais c’est aussi un autre sujet. Je n’ai pas pu ne pas penser au scandale en Belgique des clips qui circulaient sur Dailymotion en 2008, qui étaient une fausse pub de la bière Jupiler, prononcée avec un accent caricatural par des personnes asiatiques «HU-PI-HE». Il y avait sûrement une prescription – il semble que «yu-pi-yé» était le slogan d’une émission télévisée, mais il fallait le savoir –, seulement, comme dans le cas de Swatch, le lapsus raciste est structurel et non intentionnel.
La montre est moche mais ce n’est pas important
À cet échec politique, Swatch cumule un échec esthétique. La laideur des Swatch est selon moi liée à l’hypermercantilisme – notamment certaines séries de modèles, comme les Ice, qui semblent délibérément disgracieuses. La montre paraît dire «je suis plus une icône qu’un objet utilitaire», et le prouve en n’étant au poignet de personne, mais existant plutôt sur un mode hantologique, déclinée en réveil de chevet, en horloge de salon ou encore en autres produits dérivés comme une boule à neige. La montre n’a cure d’être laide. À la limite, c’est dans son logiciel interne. Elle semble dire encore «le mercantilisme a tant subsumé les choses concrètes que mon contenu sémantique s’est vidé de toute référentialité à une fonction réelle» ; «je suis un objet diaphane fantomatique que personne ne veut porter car connaître mon existence, reconnaître ma forme suffisent pour comprendre et relayer mon message marketing : nous au groupe Swatch, on est tellement post-modernes qu’on produit non seulement un fragile ersatz en plastique en lieu et place d’une mécanicité métallique durable ; mais nous sécrétons également un simulacre d’objet qui n’a même plus besoin de matière pour fonctionner comme pure stimulation – du réel, et du désir consommateur.
Regarder l’heure à son poignet avec une Swatch revient à faire une sorte de concession à l’inconstance structurelle de la post-postn+1-modernité. La montre indique toujours la même heure : «il est l’heure de faire de la plus-value» ou «il est l’heure d’acheter une nouvelle montre». Le résidu de signification que transporte ces montres à l’obsolescence assumée ne se trouve pas dans leur matérialité, mais dans un sémantisme exprimant un consentement à l’évidement de toute solidité de nos vies, évanouies en un pur flux marchand. Swatch accuse réception de l’évolution de l’hyper-capitalisme en proposant une essence brand faussement humble, un ton pop faussement léger. Elle produit ainsi non pas des montres mais des réminiscences spectrales de matérialité et de fonctionnalité, érigées en accessoires signifiant avant tout une capitulation à la temporalité éphémère du plastique, au fragile, à l’évanescent, au caprice de coloris, à la compulsion d’acheter, au schéma de la plus-value comme seule réalité tangible.
Une montre pour brosser l’orgueil du graphic designer
J’ai une image archétypale du/de la/autres graphic designer typique suisse : sobrement habillé mais avec une touche de couleur flashy, des lunettes extravagantes assorties à la Swatch – éventuellement son âge est assez mûr. Par faussement humble, je veux dire que la personne qui porte une montre extrêmement jetable – contrairement à l’archétype du chercheur d’or qui arbore une montre hyperboliquement chère, volumineuse et lourde pour affirmer sa réussite sociale mais surtout économique – fait le choix de porter moins pour signifier encore plus. Les propriétés de plastique, de jetabilité, d’interchangeabilité, de fragilité sont un faisceau sémantique ultra-signifiant à travers lequel la graphic designer semble affirmer un état d’esprit éclairé, qui aurait correctement opéré la dissociation entre valeur matérielle et valeur immatérielle. C’est peut-être pourquoi pétillent dans leurs yeux comme une lueur d’éveil spirituel, bien que radicalement ancrée dans le séculier. Voilà pourquoi derrière l’humilité apparente qui recouvre un choix d’apparat «qui pèse moins lourd», le dandy helvétique capitaliste secrètement déprimé se flatte, dans un sursaut d’amour propre, d’un certain déniaisement quant au plasma marchand dans lequel il baigne à toute heure.
La montre Swatch est un corrélat de la dissociation du dollar et de l’or que Nixon avait opérée en 1971. La valeur de l’objet de consommation n’est plus corrélée à ses propriétés intrinsèques ; elle tend à ne plus être que symbolique, et sa matérialité devient pure résidualité. De valeur intrinsèque, on passe à une valeur essentiellement relationnelle et systémique. La volontaire baisse de valeur économique du produit poursuit un but d’augmentation de sa valeur symbolique. Ainsi de la supercherie initiale de la marque qui voulait produire des montres en masse et abordables «pour le peuple» plutôt que pour la distinction élitaire. C’est alors que le graphic designer – prolétaire ou artiste ou les deux -, derrière l’humilité apparente de choisir un gadget-bibelot friable au lieu d’un objet pérenne, exprime qu’il n’est plus dupe des simulacres ; qu’il a compris et qu’il assume le capitalisme gazeux dans lequel il vit. Il assume que la légèreté pop de son époque est devenue sa manière de «peser» dans le jeu, en tant que sujet fidèle du capital. Le graphic designer – contrairement au chercheur d’or qui affirme la valeur immatérielle à partir d’un objet matériel – quant à lui hypostasie le capitalisme hégémonique à travers un objet qui tend vers le statut éthéré de pur sédiment. Iel prend acte de la liquéfaction de tout objet utile en matière transitoire endiguée par l’argent et s’en félicite plutôt que de s’en laisser abattre.
Échec technique : Arendt, Simondon
Qu’est-ce que je faisais dans ce Swatch shop ? C’est un fait qui a eu lieu et disons je ne chercherai pas à me justifier ni à encourager à acheter des Swatch (bien que le fait que j’en parle puisse donner envie aux lecteurice.x.s dépressif.ve..x.s de participer à la blague post-moderne, je déconseillerais tout de même de rentrer dans un de ces magasins, c’était un presque un horror trip). Je me suis fait avoir par la montre Trump quand une dame devant moi a demandé d’en prendre deux modèles. À quoi l’employée a répondu «désolé c’est une par personne» – procédé simple par lequel on signifie au consommateur qu’on est conscient que le produit qu’on propose est sujet à la spéculation et qu’il faut donc en limiter l’acquisition par la série numérotée. Le procédé fonctionne comme une prophétie autoréalisatrice qui enfle magiquement la valeur du produit. Son attractivité est augmentée par la parole perfomative.
La dame cliente s’est alors tournée vers moi et m’a demandé : «monsieur est-ce que vous allez prendre une de ces Swatch trump ? Car sinon j’aimerais bien la prendre pour vous». Je lui ai répondu, juste pour la faire chier pardonnez-moi l’expression, que j’allais prendre la montre. Ainsi le capitalisme prend les individus au piège de leur propre humour : acheter un objet qu’on méprise en se méprisant soi-même, en spéculant sur le départ de quelqu’un, ce n’est plus simplement être un consommateur mais être la chute d’une blague économico-totalitaire douteuse. Une perspective de petit enrichissement m’a effectivement traversée, me disant que il y aura forcément quelqu’un qui voudra racheter la montre, par exemple après la mort du président américain. Spéculation macabre : quand on a assez pour dépenser un billet de 100 sans trop souffrir, on le dépense d’autant plus volontiers que lorsqu’on a la quasi-certitude que 200 nous reviendront, aux dépens de boucs émissaires. On est là dans un cas d’humour noir, c’est glauque. «l’humour suisse est un peu plus subtil», me dit l’employée, à qui j’évoquais que l’humour belge ne fonctionnait pas de la même manière.
J’étais là pour une tout autre raison : je voulais réparer une montre Swatch mécanique que j’avais récupérée et que je trouvais élégante mais qui perdait au moins 4 minutes par jour. Là le parallèle avec la marque à la pomme qui, au lieu de remplacer les éléments, les soude et force à l’achat de tout l’objet technique quand le remplacement de certains éléments, est frappant. «les éléments sont montés d’un bloc» m’a-t-elle dit avec une certaine assurance et un regard désolé de ne pouvoir rien faire mais sûre de son affirmation. L’assurance avec laquelle l’employée m’a dit ça – je sentais que c’était une phrase qu’elle a très souvent répétée, tout en sauvegardant son honneur en tant qu’employée voire en tant que personne – me transperçait et m’a fait tout de suite penser à la conception des objets techniques chez Simondon et à la critique du consumérisme qu’on trouve dans la Condition de l’Homme moderne de Hannah Arendt.
«Elle date de 1991», me dit fièrement l’employée, qui avait alors déjà dépassé le climax de son expertise technique en ayant inspecté la montre avec une loupe très professionnelle. Identifier la date, ok ; la réparer, ce serait techniquement possible, mais un dispositif rhétorique puissant auquel les employés ont manifestement été conditionnés décourage au maximum le porteur de montre dans sa recherche à faire réparer son compagnon technique – d’où la certitude de ton, tout empreinte de réalisme capitaliste, de l’employée lorsqu’elle dit en pinçant la bouche et en hochant la tête négativement : c’est soudé d’un bloc, ça faisait moins de frais de production car c’était produit en masse. Simondon aurait sans doute pété un plomb : bien sûr que la montre est techniquement réparable, mais l’objet technique est artificiellement fermé, il est reclus dans son aura d’objet magique avec lequel on entretient un rapport superstitieux. J’ai compris que si j’insistais vraiment – faisant valoir par exemple un attachement sentimental à l’objet tel que son remplacement n’est pas envisageable, alors la machine rhétorique passait à la seconde technique de défense : «on peut la réparer, mais il faut qu’on l’envoie en Hongrie, ça met du temps, et ça va vous coûter beaucoup plus cher qu’une neuve». Dans la réalité, la montre est réparable. Mais dans le réalisme capitaliste, on a tendance à dénier ce fait. Car le recyclage et la réparation ne produisent pas assez de plus-value. Mais aussi, ces gestes supposent chez l’usager, comme Simondon le souligne, une connaissance des schèmes techniques intrinsèques à l’objet, ou sinon une connaissance du moins une notion.
Ici dans le shop il y a un maximum de magie et un minimum de technique. Et les employé.e.s sont formé.e.s avant tout à entretenir cette magie, ce qui fait qu’iels donnent presque toujours la même disquette discursive et sont iels mêmes dépossédés de savoirs techniques – s’ils en avaient iels seraient découragé.e.s d’en parler au client. Iels sont assignés à être des facilitateurs du sentiment de grâce qu’on ressent lorsqu’un nouveau monde subjectif s’ouvre à l’achat d’un grigri urbain. La réparation est insidieusement rendue impossible – on pourrait ouvrir l’objet mais c’est très loin d’ici, dans un pays lointain, et ça coûte cher et ça prend beaucoup de temps, il y a des neuves en stock. Or le temps c’est de l’argent donc autant en acheter une nouvelle immédiatement. Il y a véritablement une compétence technique de la part des employé.e.s, mais elle est tout entièrement investie dans l’art de la persuasion, dans la machination d’un effet d’aura . Iels sont des lubrificateur.ice.s de flux marchands, la montre importe moins qu’un certain agenda national-capitaliste.
La culture technique que Simondon appelait de ses vœux n’est jamais arrivée. Les montres mécaniques sont peut être un des derniers objets techniques complexes qui s’offraient encore à la compréhension humaine. Bien que la finesse des rouages et leur mode de fonctionnement nécessitent une formation pointue pour les connaître, tout un chacun peut s’intéresser à la raison pour laquelle une montre dysfonctionne et avoir une idée de ce qu’il y a a faire pour la réparer, quand bien même avec l’aide d’un spécialiste. Quand l’objet est ouvert l’utilisateur a un rapport de connaissance sain avec l’objet ; il le comprend pour ce qu’il est dans ses fonctionnements internes. Même si l’ouverture concrète de l’objet en vue de remplacer des éléments est peu aisée, elle n’est pas impossible et avec un peu de détermination, c’est à la portée de n’importe quel esprit curieux. Simondon ne nous invite pas à être capable de tout démonter et réparer, il encourage plutôt une certaine attitude envers l’objet, celle de «prolonger le geste de son invention» à travers son usage. L’usager est alors attentif au potentiel de plasticité fonctionnelle de l’objet technique, aux composants qui le composent et aux contextes sociaux et psychiques dans lesquels l’objet s’insère. Cette attitude est rendue plus compliquée avec les appareils techno-numériques, qui même ouverts (comme le Fairphone par exemple) sont peu accessibles à leur compréhension fine par les masses dont je fais partie. La recrudescence des repair coffe pourrait en revanche indiquer que la culture technique continue de se frayer des voies individuelles et collectives.
Quand l’objet est fermé, l’utilisateur a un rapport magique à l’objet, dont l’effet psychique est le plus fort au moment de l’achat-acquisition. L’utilisateur qui ignore l’objet technique en tant qu’objet technique mais entre avec lui dans un rapport magique, projette sur celui-ci des fantasmes subjectifs parfois délirants («j’écrirai un grand livre quand j’aurai cette tablette e-ink», «j’aurai plus confiance en moi en portant une marque luxueuse», «j’aurai réussi ma vie quand j’aurai une Rolex», «je serai plus motivé à courir avec ces nouvelles baskets», «je me sens appartenir à un groupe en portant tel accessoire», etc). L’intensité magique se manifeste principalement au moment de l’achat-acquisition, porteur d’espoirs infondés de transformations internes majeures de l’individu, pour s’essouffler dans la frustration, et ensuite renaître dans le désir d’un nouvel objet supports de nouvelles projections.
Les paragraphes de Simondon sur l’évolution du marketing des voitures, encourageant le rapport magique et parfois même en induisant, sous le nom trompeur de progrès, une régression du point de vue technique – comme quand une transformation de la voiture pour des raisons purement esthétiques entraîne une surchauffe de certains éléments, ou quand une nouvelle carrosserie n’est présentée que pour son côté original, alors que son aérodynamisme laisse à désirer – ces lignes simondoniennes m’aident à voir que le parallèle est fort avec le monde de l’horlogerie, comme si on avait passé l’ère où on pouvait respecter l’objet en lui-même et pour lui-même. Comme si on voulait rester dans une sorte d’envoûtement qui nous rend l’objet opaque. Comme pour la marque à la pomme, l’usager doit s’en remettre dévotement au SAV, qui récupère l’ancien et fourni du nouveau au lieu de réparer. Je suis entré avec l’espoir de prolonger la vie de cette petite montre au mécanisme apparent – une somme d’élégance minimaliste, mais la réalité capitaliste en voulait autrement. Elle me propose des montres mécaniques neuves démesurées, la compacité n’étant plus une qualité appréciable chez un objet qui n’est plus fait pour durer mais pour en jeter plein aux yeux. Les montres boursouflées neuves mécaniques qu’elle me propose à la place sont comme les carrosseries techniquement impertinentes que Simondon décrit : elles opèrent plus une captivation prestidigitatrice de la pulsion consomatrice au détriment d’une évolution technique réelle.
Hannah Arendt, elle aussi aurait tiqué dans le magasin. Sa précieuse distinction entre les concepts de travail – qui relève des cycles biologiques et des gestes à ré-accomplir perpétuellement, impliquant des consumables – et de l’œuvre – qui suppose une durabilité, une non-auto-destruction, comme des outils ou des instruments qui ne se cassent pas au premier usage –, cette nuance l’aide à dénoncer le consumérisme naissant qu’elle observe. Elle prend l’exemple des vêtements, qui relève de l’œuvre en cela qu’il a une certaine ténacité dans le temps, qui tend dans l’époque moderne à devenir un objet de travail – qu’on porte une fois et qu’on doit racheter différent pour être à la mode. Une glace relève du travail, car elle fond et on la consomme. Mais ce que la philosophe dit, c’est que la compulsion du shopping pousse à acheter un vêtement sur le même mode qu’acheter une glace. La démultiplication infinie des coloris de Swatchs – qui déclenche au passage la collectionnite – répond à cette critique de Arendt par le cynisme des vainqueurs : oui c’est bien vendre des montres comme des petits pains que nous faisons, et nous l’assumons tout à fait.
Le temple ésotérique de la marchandise rassemble les brebis égarées
Quand elle m’a rendu la montre, l’employée avait discrètement accompli son ultime compétence technique : elle avait nettoyé la montre, ce qui lui donnait un coup de jeunesse, et m’a dit «il y a une des griffures qui a fait un trou dans le verre (en plastique), faites attention à ne pas la mettre sous l’eau, l’eau risquerait de s’infiltrer. Je suis sorti mystifié, un peu sonné, en pensant que le rôle de Swatch était finalement peut-être simplement pastoral : le groupe achète une paix sociale, de sorte que ses employés bénéficient de vivre d’un travail sous-qualifié consistant à entretenir l’ignorance des consommateurs, tout en maintenant leur propre dignité en tant qu’être humain, certes résignés. Si on y réfléchit, on est pas très loin d’un revenu d’existence inconditionnel, à quelques mentions près. C’est encore le rôle de pourvoyeur d’emploi et assureur de subsistance humaine dont le groupe pourrait éthiquement se targuer, mais son échoppe reste un lieu ou la culture technique est savamment ignorée, au profit d’un illuminisme mercantile rampant.
références :
Arendt, Hannah. La condition de l’homme moderne. Traduit par Georges Fradier, Calmann-Lévy, 1983.
Simondon, Gilbert. Du mode d’existence des objets techniques. Aubier, 2012.